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Rendez-vous en terres oniriques : Kornalyn

Propos recueillis par Yona

 

Yona était comme projetée à l’intérieur d’une bulle. Elle avait ouvert la porte d’une taverne, la musique qui faisait déjà vibrer les murs rocheux de l’extérieur vint se répandre comme un grand vent frais et l’invitation à la danse et l’amusement parvenaient rien qu’avec des sourires.

Elle entre donc et se faufile dans la foule d'onironautes venu·es profiter d’un instant de relâchement dans leurs épopées oniriques. Plissant les yeux en scrutant chaque visage, elle aperçoit Kornalyn qui lui fait signe de la main, projetant des gouttelettes de sa boisson dans de grands mouvements de bras. Elle le rejoint, s’asseyant à ses côtés, et se prend au jeu des nombreux rires contagieux, souriant à s’en pincer les joues.

Alors Kornalyn, concrètement, qui es-tu ?
Elle comprend vite qu’elle doit hausser le ton pour se faire entendre. Elle regarde son interlocuteur au visage enjoué. Il enlace un bouzouki et tient une pinte de bière, tapant un rythme avec ses doigts.

Bonsoir Yona, je suis un musicien compositeur et interprète, répond-t-il. Dans mon village mes camarades me définissent comme un ménestrel de jacquerie le jour et un barde de taverne la nuit.

 

Est-ce ton vrai nom ?

Rares sont les personnes qui portent ce nom et je n’en fais guère partie.
En vérité, je me suis approprié le nom d’une pierre que j’ai aperçu au loin lorsque je vagabondais le long d’un chemin épineux qui devenait de plus en plus obscur. Sa rouge lumière était mon étoile polaire et grâce à cette dernière j’ai pu me repérer. Lorsque je suis arrivé à destination, j’ai adopté son nom en guise de remerciement : elle s'appelait « Cornaline ». Mais mon véritable nom est Mathieu.

 

Yona reçoit une boisson de bienvenue dans la foulée pendant qu’elle écoute l’histoire de Kornalyn. Ce dernier prend un ton amusé, l’euphorie de la boisson et de l’ambiance elle-même a un effet positif sur l’assemblée. La musique est entraînante, la taverne, creusée dans une grotte, fait circuler une chaleur corporelle et constante. Les gens sont heureux, tantôt ivres, tantôt fêtards ; la bulle les transporte loin de tous problèmes.

 

Après quelques mois en Orbesonge, peux-tu nous faire un petit retour d’expérience ?

Lorsque j’ai réalisé la variation musicale du mois d’août « La Roturière », cela a beaucoup plu à Capitaine Blue qui m’a proposé de rejoindre Orbesonge, ce que j’ai fait avec joie ! J'ai donc découvert cet univers, son ambiance et rencontré d’autres camarades artistes et rêveur·euses. Même si j’avoue ne toujours pas avoir l’habitude d’utiliser Discord, notre plateforme de travail, - et c’est mon gros défaut, je m’adapte très lentement pour ce qui est de l’informatique -, j’accroche à l’univers, le thème du rêve est toujours intéressant à exploiter lorsque l’on crée. Les concepts comme les variations et les thèmes me plaisent également, pour ma part je connais surtout ceux du pôle musique, je pense que tout compositeur·ice s’amuserait à réaliser ces défis.

 

Il passe ses mains le long de son instrument, pour les occuper et reprend :

C’est aussi un très bon moyen de retrouver et renouveler son inspiration ou même encore d’apprendre à composer, en tout cas ça ne peut que faire de bonnes expériences. Sinon j’aime l’ambiance de l’asso, les membres sont cool, amicaux et ils ont de bons projets, j’aime bien sa mentalité et les réunions se passent bien. Je suis encore touché par la solidarité qu’iels ont eu à mon égard lorsque je leur ai fait part de mes récents problèmes. En tout cas c’est une expérience qui me plait, je suis ravi d’avoir eu l’occasion de rejoindre l’asso et c’est avec plaisir que je découvrirai la suite, il y a encore plein de mystères et de surprises et c’est génial !

 

Qu’est-ce que ça t’apporte d’autre ?

Orbesonge m’a fait faire de bonnes rencontres, ça m’a fait découvrir d’autres artistes et d’autres styles, ça m’inspire et m’enrichit dans mes créations. Ça donne aussi beaucoup de motivation d’être en Orbesonge ainsi que l’envie de réaliser ses rêves :  ça fait toujours du bien de voir d’autres créateur·ices qui sont déterminé·es, c’est contagieux !

 

Je suis entièrement d’accord avec toi. Cela me semble assez évident, mais quelle est ta passion ?

Ma passion principale est la musique et en particulier la composition.


Rythme-t-elle ta vie ?

Oui absolument. Un jour sans musique n’est pas un vrai jour ! Quand je ne joue pas de bouzouki, je joue de la mandoline, quand je ne joue pas de mandoline je joue de la guitare, quand ce n’est pas la guitare c’est le piano, la flûte, le chalumeau, le ukulélé, le mélodica ou encore l’harmonica etc... Si par malheur je n’ai pas d’instruments sur moi je chante ou je tape des rythmes sur la table, ce qui a tendance à énerver mes parents, et la nuit quand il ne faut pas faire de bruit je compose, quand je suis à un repas ou une fête je compose mais dans ma tête et même bourré je compose, bref ça ne s’arrête jamais, et d’ailleurs dans mes rêves aussi il m’arrive parfois de composer, c’est pour dire.

 

J’ai déjà vu ton travail sur internet ! As-tu d’autres passions ?

Si on reste dans le domaine de l’art, j’ai en dehors de la musique une passion pour le dessin. C’est la toute première passion que j’ai eu dans ma vie d’ailleurs, et pour l’écriture également. Ces passions sont d’ailleurs souvent liées. Je raconte des histoires, les illustre et les chante dans le même projet. J’ai créé plusieurs mondes fictifs, la première fois sérieusement en 2014 et actuellement je travaille sur un nouveau depuis le mois d’octobre. Cette passion pour l’écriture est liée à mes passions pour l’histoire, l’ethnologie, la géographie et la philosophie qui m’inspirent beaucoup dans mes créations, il ne se passe pas un jour sans que ma curiosité me réveille, lorsque je regarde un objet, un plat ou une langue je ne peux pas m’empêcher d’imaginer à quoi pouvait ressembler cette chose à l’époque et comment elle a évolué à travers le temps. Mais ces passions pour la géographie et la philosophie sont liées à mon autre passion, la marche ! C’est ma façon de méditer, j’aime bien partir à l’aventure livré à moi-même, me perdre et me débrouiller avec mes propres moyens pour me retrouver, avec mon simple sens de l’orientation, ma mémoire et mes connaissances tout en faisant des découvertes, j’ai toujours été fasciné par les nomades et les ermites et j’ai toujours rêvé de la liberté ultime que je n’ai pas encore vécue.


Un flot de danseur·euses coupe Kornalyn, se mettant à rire et proférer des chants et des encouragements à venir les rejoindre. Rapidement, les sièges vides se multiplient et la majorité des gens sont sur la piste, animés par un orchestre improvisé et pourtant si bien coordonné. Iels les regardent quelques minutes en souriant avant que Kornalyn ne reprenne :

Le bricolage fait aussi partie de ma vie depuis toujours, j’ai horreur d’acheter alors je fabrique et répare moi-même les choses avec ce que je trouve. J’ai également une passion pour les plantes, je fais pousser les graines que je récupère des fruits et légumes que je consomme et je m’émerveille devant la croissance de mes amies feuillues. La cuisine aussi ! Je suis le genre de mec qui regarde des vidéos de bouffe même quand il n’a pas faim, qui apprend tous les jours une nouvelle recette et qui préfère cuisiner qu’acheter un truc tout fait, même quand il n’a pas le temps.


Le genre à être polyvalent à ce que je vois ! Je suis ravie d’en savoir autant sur toi.

L’ambiance générale appelait à la festivité. Yona ferme son carnet, sachant qu’iels se reverront au réveil, elle se permet de mettre un terme à cet interrogatoire dès maintenant pour profiter de la soirée. Iels continuent alors de faire connaissance au travers de la fête, dans cette bulle qui sera éclatée au petit matin. 

 

Retour en terres plus réelles

Yona s’assoit face à Kornalyn. Encore une fois, il est déjà présent, comme s’il se réfugiait dans les tavernes. La musique est moins forte mais un groupe d’ami·es chantent en cœur au fond de la pièce, se balançant harmonieusement de droite à gauche et levant leurs verres.

De quoi t’inspires-tu en général ?

L’histoire et l’ethnologie m’inspirent beaucoup dans ma musique, les sonorités de la musique traditionnelle du Moyen-Âge et de la Renaissance sont souvent les premières à apparaître quand je compose, je peux aussi y mettre des éléments de musique celtique, indienne, orientale, asiatique etc. Et il arrive de temps en temps que j’invente des langues en m’inspirant de diverses cultures pour écrire les paroles. Ce qui m’inspire pour les écrire, je dirais que ce sont les faits historiques, les témoignages, les légendes, mon vécu et mes rêves, mon utopie. Mes chansons racontent souvent des histoires fictives dans lesquelles j’y place des morales selon mes valeurs.  Exemple parfait : « La Roturière » qui est une chanson anticonformiste, antifasciste, antireligieuse et antimilitariste. Il y a également la période de la Commune de Paris qui m’inspire fortement pour la chanson car il s’agit d’une période où les artistes qui avaient une grande liberté de création s’appropriaient fréquemment des chansons plus anciennes en réécrivant les paroles sur le même air, des chansons qui n’ont d’ailleurs pas été choisies au hasard car même si les mentalités et contextes historiques n’étaient pas exactement les mêmes, il s’agissait déjà de chansons contestataires pour leurs époques respectives et qui avaient un message qui se rapprochaient plus ou moins du leur. Ce n’est évidemment pas la seule période ni le seul lieu où cela se faisait mais l’esprit révolutionnaire et la détermination du peuple nous a laissé de nombreux exemples de chansons réécrites, et cela est quelque chose que j’aime beaucoup pratiquer.

Je vois, et tu as une façon particulière de travailler ?

Je trouve généralement l’inspiration la nuit ou en improvisant sur mes instruments. En général je passe au moins deux heures à jouer ou à apprendre des morceaux, puis j’enchaine avec un autre instrument à un autre moment de la journée. Je compose souvent la mélodie l’après-midi, si c’est le soir je la joue discrètement en l’enregistrant en brouillon sur mon portable, puis j’écris les paroles la nuit si je suis inspiré. J’aime bien quand le projet est carré et je ne dois surtout pas me faire interrompre ou être perturbé au cours des premières heures car sinon je peux perdre mon élan et ne plus jamais retrouver l’humeur dans laquelle j’étais, ce qui est dommage.

 

D’autres choses ?

Je suis très organisé, je possède un calendrier pour planifier mes jours d’enregistrement, de mixage, de tournage, de montage et de publication. Au maximum je fais tout tout seul mais il m’arrive de temps en temps de faire appel à mon entourage lorsque j’ai besoin d’un montage plus poussé, du son d’un instrument que je ne sais pas jouer ou encore d’autres voix. Je possède un home studio basique : ordinateur, micro, anti-pop, casque et instruments, mais je suis strict sur les conditions. Il ne faut pas qu’il y ait de bruits de fond, il faut que je sois seul dans la pièce et avec bien sûr le portable en mode avion, je dois avoir mangé au moins 2h avant, je ne dois pas être alcoolisé, je ne dois pas avoir d’obligations le jour même car on ne sait jamais combien de temps va durer le travail, je dois m’être échauffé le matin mais pas trop non plus, si la voix est fatiguée je stoppe tout et recommence tout un autre jour. Quand c’est pour un tournage je dois bien placer la caméra, m’assurer qu’il y ait assez de batterie, qu’il n’y ait pas d’éléments indésirables dans le décor, d’ailleurs parfois je dois déplacer des meubles rien que pour le tournage, je dois me raser avant, masquer toute lumières du soleil avec des rideaux et nettoyer les instruments avant de tourner.

 

Il énumérait les conditions sur ses doigts pour s’y retrouver.

C’est aléatoire car tout dépend du morceau mais quand je produis, je passe généralement entre 3h et 9h à travailler dessus en comptant l’enregistrement, le mixage, ou tournage et le montage. Je fais ça l’après-midi sauf si j’enregistre des pistes de guitare électrique, là je peux me permettre de le faire n’importe quand et parfois encore il arrive que ça déborde jusqu’au soir quand le projet est plus musclé. Mais dans tous les cas, à 20h je fais mon “extinction des feux” définitif car le voisinage m’y oblige et de toute façon à cette heure-là, j’en suis déjà à l’apéro, rit-il.  C’est seulement le lendemain matin que je décide si le projet est bon ou pas, voire une semaine plus tard sans avoir réécouté le résultat si le projet est coriace comme un album par exemple. Il est important de faire une pause et d’avoir un bon sommeil, histoire de déshabituer ses oreilles : à corriger sans cesse on perd la notion de ce qui sonne bien ou mal au bout de quelques heures. Je sauvegarde les pistes après avoir terminé car on n'est jamais trop prudent. Et je publie les jours où il y a le plus de monde connecté sur les réseaux sociaux, en ce moment c’est Facebook. Souvent, je choisis les dates de publication selon les fêtes, anniversaires d’événements et jours fériés, évidemment quand la symbolique n’est pas contradictoire avec mes valeurs.

 

Tu m’apprends des choses, tout ça est très intéressant. Ta routine est complète, j’en perds mes questions. Pour revenir sur Orbesonge, je me demandais quelle est ta vision personnelle du monde onirique ? 

Je trouve la question très intéressante car je suis sûr que chacun a une image en tête et n’interprète pas forcément les mêmes éléments de la même manière, tout dépend du vécu, de la personnalité etc. Je pense qu’il y a une vision initiale que je me suis faite dès que j’ai découvert l’asso et c’est marrant car comme je connaissais déjà Benoît, qui m’a fait découvrir l’asso et son univers, l’ambiance spatiale, épique et atmosphérique de ses musiques et ses goûts, je me suis d’abord instinctivement fait une image d’Orbesonge très similaire à son aspect à lui, puis j’ai connu nos pionnier·es, ensuites les autres onironautes. J’ai écouté, lu et regardé certaines de leurs créations et aujourd’hui j’ai donc une vision plus large et plus globale du monde onirique. C’est très difficile de trouver les mots qui décrivent parfaitement ce que je vois. Personnellement, je vois des images nocturnes donc plutôt sombres mais positives, je dirai que le côté mystique est très présent car il y a toujours des choses cachées à découvrir, il y a aussi le côté spirituel dans le sens où l’on s’y sent en paix car on s’y laisse voyager intérieurement en oubliant le quotidien et l’environnement habituel le temps d’un instant.


Yona acquiesce d’un hochement de tête, d’accord avec son point de vue. Elle le laisse continuer :

C’est un peu comme avec la marche, les détails que l’on ne voit pas au quotidien apparaissent plus facilement. En tout cas c’est une ambiance unique que je n’ai pas vu autre part, on sent que les membres sont vraiment imprégnés de l'univers et c’est très entrainant ! J’aime particulièrement le fait d’avoir une deuxième vie, celle où l’on s’approprie notre corps onirique en Orbesonge, un peu comme dans un jeu de rôle où l’on aurait notre avatar. C’est ce que j’ai toujours fait depuis petit, que ce soit dans les univers parallèles que je créais et que je crée aujourd’hui, dans mes groupes et dans ma passion pour l’histoire et la géographie. Je me souviens que petit, j’aimais par exemple imaginer que la surface des miroirs ne reflétait pas notre monde mais qu’elle était tout simplement sa continuité, mon reflet devenait alors mon double et ami imaginaire.

J’aime bien cette pensée moi aussi. Ta réponse est très intéressante. Pour finir, as-tu une citation qui te correspond bien ?

Tu mesures ton degré de liberté au poids des choses que tu transportes.


Il finit par un sourire que Yona lui rend puis il pose sa pinte vide sur la table, déjà prêt à en demander une autre. Sur cette suite de discussion, Kornalyn et Yona se préparent à poursuivre la fête abandonnée dans leur rêve.